CLEO LEQUENNE

Chatte d'appartement

Mon journal

Chapitre 3  

Avril 2003


         Voilà le printemps ! Maintenant que je suis devenue écrivaine internaute, je reçois des messages et j’apprends ainsi que des tas d’amies et d’amis s’étonnent de ne pas avoir de nouvelles de moi.

 C’est que j’ai eu des tas de problèmes dans ma vie privée, avec mes sœurs, que je ne vous raconterai pas, parce que ce n’est pas assez littéraire (selon mon éditeur), mais aussi que mes travaux scientifiques m’ont demandé beaucoup de réflexion, et que, pendant que je réfléchis, roulée en boule, je ne peux naturellement pas écrire.

Me voici enfin arrivée à des résultats de l’enseignement que j’ai donné à Judith et Lola, et ceux-ci me conduisent au souci de vous en instruire, vous aussi, mes chères lectrices et lecteurs. Il s’agit d’abord de traiter de la question de :

COMMENT SE CONDUIRE AVEC NOS HUMAINS

            Les humains sont de très curieux animaux. Bien que nous les ayons domestiqués de longue date, il arrive encore que de nombreux chatons et chatonnes, souvent privés de leur mère dès le jeune âge, ne savent pas bien se conduire avec eux. Cela se comprend d’autant mieux que les humains sont des animaux très imprévisibles, dont le comportement est largement irrationnel.

            D’abord, il faut dire qu’il y en a des bons et des méchants, et qu’il convient, de prime abord, d’être extrêmement prudent dans les premiers contacts, de même qu’avec les chiens qui leur ressemblent beaucoup. Il ne faut donc .jamais s’approcher d’eux sans méfiance, et au contraire bien étudier leur odeur, veiller à leurs mouvement suspects (comme, dans les polars, les mecs qui mettent doucement leur main dans leur veste où il y a sûrement un pistolet). Même ceux qui vous disent doucement « Minet ! Minet ! » peuvent être des méchants. Il faut ajouter la prudence à l’instinct.

            Bon ! Supposons maintenant que nous sommes tombés sur de bons individus de l’espèce, comme il arrive assez souvent. Alors va commencer le processus de leur domestication.

Je vous recommande de choisir la douceur. Si vous commencez par les griffer quant ils vous embêtent, ils n’aimeront pas ça, d’autant plus que, n’ayant pas la chance d’avoir une fourrure comme nous, cela les fait saigner et ils risquent de réagir avec la violence qui les distinguent. A la rigueur, quand ils vous font quelque chose de désagréable, un petit mordillement suffira à leur faire comprendre qu’ils doivent arrêter. Comme quand je donne un coup de patte sur le museau de Lola quand elle a été insolente.

J’y insiste donc : c’est par la douceur qu’il convient de les dresser. Ils y sont très sensibles, et c’est fou ce qu’on arrive à en tirer par ce moyen. Les caresser, se frotter à eux, leur parler gentiment, en rouinant plutôt qu’en miaulant, venir sur leurs genoux quand ils sont assis pour leur réchauffer les cuisses, etc.

Quand on les a pris bien en patte, on peut, petit à petit, augmenter nos exigences. Ainsi et surtout sur le problème délicat de la nourriture. Vous devez savoir chatonnes et chatons que, jadis, nos ancêtres chassaient les souris et les rats, mets délicieux, quoique sans variété. C’est d’ailleurs ainsi que nous avons commencé à domestiquer les humains, en Egypte (voir dans mes chapitres précédents), qui nous en ont été très reconnaissants, et qu’à partir de là nous les avons guidés vers la civilisation actuelle où ils sont entièrement à notre service (sauf, bien entendu, pour leurs espèces sauvages qui font tant de mal sur la Terre).  Donc, devenus espèce noble, et de droit n’ayant plus à travailler, nous avons désormais les inconvénients de nos avantages (leurs philosoeufs appellent cela la dialectique) : la difficulté à être bien servis. S’occupant de toute l’intendance, et vu notre mépris naturel pour les problèmes économiques (avez-vous remarqué comme les porte-monnaie sentent mauvais ?), beaucoup d’humains en profitent à nos dépens, se gardent des bons morceaux pour ne nous donner que des déchets. Bien que la plupart de leurs nourritures naturelles sentent mauvais, ou biren sont les mêmes que celles des lapins et des vaches, il semble que nous leur avons donné le goût des bonnes viandes, des volailles, et des poissons.

 Sœurs chattes et frères chats, je vous le dis, en vérité, il ne faut pas vous laisser faire ! Je sais que certains ne sont pas difficiles, voire pratiquent l’ascèse du mou et des restes de cuisine. C’est d’un très mauvais exemple pour l’espèce tout entière. Il faut exiger le meilleur !

Oui ! Mais comment faire direz-vous ? Je vous l’apprends d’expérience. Une fois que vous les avez bien apprivoisés, comme ci-dessus dit, petit à petit, faites la fine bouche : refusez même des mets que vous aimez ; détournez-vous dédaigneusement ; plaignez-vous par de petits miaulements mystérieux ; frottez-vous même contre leurs jambes. Croyez-moi, ils cèderont (surtout les humaines. Mais comme ce sont elles qui, en général, sont nos cuisinières… Et progressivement vous obtiendrez des menus variés, choisis, ceux qui provoquent les plus douces siestes, les sommeils les plus profonds.

Mais, me miaule-t-on, et si ce sont de mauvais domestiques ? Alors là, il faut songer à filer vers un meilleur domaine. A moins, bien sûr, qu’il y ait d’autres avantages qui vous conduisent à ne pas être trop difficile sur la nourriture. Ou encore que, comme les grands de ce monde, vous ne soyez prisonniers de votre palais et dépendances, et que vous devez subir vos mauvais sujets. Là, je vous plains.

Passons à un autre sujet : les biens meubles et immeubles. Là aussi, il faut arriver à un consensus avec notre personnel humain.  Comme ils se livrent à un tas d’activité inutiles et frivoles, au lieu de jouer et de dormir, comme notre espèce civilisée, nous devons leur laisser une certaine liberté avec les objets meubles de notre domaine.

Par exemple, les bibliothèques. Nous les estimons autant qu’eux. Le papier est si agréable à manier, voire à se coucher dessus. Mais ils ont une sainte horreur que nous les  déchirions quand le texte ne nous plait pas. Je vous le conseille : accordons leur cette lubie, pour prix de la paix domestique.

 En revanche, il convient d’être intraitable sur le chapitre des lits, des fauteuils et coussins, qu’ils ont une fâcheuse tendance à s’accaparer. Comment faire ? Là, il faut user à la fois d’acharnement et de compromis plus ou moins provisoires. Soyons félins ! Il faut bien admettre qu’ils ont besoin de dormir aussi bien que nous, et que leur conformation déficiente les oblige à l’usage de meubles pour s’asseoir. Pour les lits, la meilleure solution est l’usage commun, ce qui, par temps froid permet aussi un avantageux partage de chaleur. Pour les coussins, il faut obtenir un partage équitable, et refuser qu’ils se gardent la soie et la laine et nous laissent le drap et le coton. Un strict esprit de classe doit l’emporter. Sinon vers quelle anarchie allons-nous ? Reste le problème des fauteuils moelleux. J’avoue que c’est là le problème le plus délicat, surtout si, comme moi, on n’a aucun goût pour aller sur leurs genoux. De mon expérience, c’est le problème le plus difficile, même avec des humains comme les miens, qui sont pourtant respectueux de mes droits inaliénables. Sur ce problème des fauteuils, ils ne transigent que rarement.
 

Dernier problème (pour aujourd’hui) : celui des portes. Certes, il est normal qu’en tant que domestiques, ils  soient chargés de nous les ouvrir. Mais comme ils sont paresseux et en prennent à leur aise, souvent nous devons attendre, ils font semblant de ne pas voir que nous voulons sortir ou rentrer, et il faut les rappeler à l’ordre en miaulant, ou rester devant ladite porte avec un air de réprobation qui devrait leur faire honte. Mais la honte à notre égard, voilà bien ce qui leur manque, maintenant que le sens du respect fout le camp.
Bien ! J’ai encore un tas de choses à vous enseigner, mais je me sens prise d’une terrible envie de dormir. La suite sera donc pour plus tard, ainsi que mes problèmes avec Judith et surtout Lola, qui vous intéresseront certainement. Bonnes nuits chéries et chéris !