CLEO LEQUENNE

Chatte d'appartement

Mon journal

Chapitre 2 


                        Premier avril 2002 - Me revoilà ! Personne n’a pensé à m’offrir un poisson d’avril bien frais, sardine ou gardon, suspendu à un fil dans le dos de mon père, que j’aurais attrapé avec joie. Les traditions se perdent ! Quant aux œufs de Pâques en chocolat, je me demande bien comment les humains, et en particulier les petites filles qui semblent adorer ça, font pour se nourrir avec une horreur pareille. J’ai beau les flairer, non, je ne m’y ferais jamais pour ma part. Nous autres chats sommes bien les êtres les plus délicats de la création !
                        Revenons aux choses sérieuses : les premières douces effluves de printemps me redonnent l’inspiration, un peu éteinte pendant ce long hiver où je m’abandonnais aux trois siestes quotidiennes sur les tricots de ma mère, qu’elle laisse toujours traîner pour notre bonheur, à mes soeurs et moi.
                        Enfin, soeurs ! Je me suis décidée à un modus vivendi avec la Lola. Ou plus exactement une paix armée, sur la base de la reconnaissance de mon droit de priorité aux assiettes de nourriture, et au lit de ma mère, contre l’abandon de mon poste sur le haut de la chaîne à musique (où Judith la rejoint souvent sans pudeur ni dignité) et du sommeil sur mon fauteuil rose. Quand j’ai envie de m’agiter, je me laisse même aller jusqu'à faire la course-corrida avec la Lola. Mais si elle abuse de sa force en me rattrapant, je la rappelle à l’ordre avec un bon coup de patte, histoire de lui enseigner le respect qu’elle me doit.
                        A propos, Judith, elle a encore été malade, et elle est même restée deux jours et deux nuits chez Mme F. (la doctoresse pour chats). La pauvre, elle s’est crue abandonnée. Et quand notre mère est allée la rechercher, dès qu’elle a senti ses ondes, elle s’est mise à miauler comme une perdue. Il faut voir comme elle était contente de retrouver la maison. Elle était devenue toute maigre, et il a fallu la suralimenter. On en a profité, moi et surtout la Lola qui est goulue comme c’est pas possible et grasse comme une oie.
                        Mais il faut que j’en vienne au principal : mes études. Car ne croyez pas que je n’aie fait que dormir. Non ! Pas plus de seize heures par jour. Une moyenne normale pour une chatte de qualité. Et pour ce qui reste après deux heures de toilette et deux de vie sociale, je consacre le tout à l’étude et à la réflexion.
                        Et vous ne me croirez pas ! Qu’est-ce que j’ai découvert, c’est que, pendant que j’étudiais les humains (anthropologie, ça s’appelle), mon père, en douce, nous étudiait, nous autres les chats. Et quand j’ai lu le résultat de ses études, qu’est-ce que j’ai pu rigoler ! En particulier à propos de ma mère qui est toujours en train de nous chercher quand, par exemple, moi, pour étudier tranquille, je me cache dans des endroits secrets que je ne vous dirai pas, et bien, mon père en a discuté avec une psy renommée, qui a voulu étudier le problème de nos disparitions périodiques. Et ce que ça a donné, c’est un rapport que j’ai dérobé et que je vais vous recopier. Vous verrez ce que vaut la science des humains, et après vous n’aurez qu’à comparer avec celle de nous autres chats, à partir de mes propres textes, et de ceux de ma grand-mère que j’ai aussi trouvés dans les papiers de mon père. Mais ça, je vous le raconterai une autre fois.
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LE COMPLEXE DE LA MERE MICHEL
ENFIN RESOLU

Rapport présenté au CNRS par Isabelle S. Lacane,psychapataphysicienne
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                        Je dois avouer que ce n’est qu’après de longues hésitations que je me suis résolue à livrer les conclusions auxquelles je suis parvenue à la suite de multiples expériences, quant au fameux complexe de la Mère Michel. Mais ma décision finale a été déterminée par l’obsession - non sans effet sur mon propre psychisme - des souffrances dont mes patients, et surtout patientes, m’apportaient quotidiennement l’image effrayante.
                        Je m’y résous donc , bien qu’aujourd’hui, nous, explorateurs en sciences humaines, sommes terrorisés par les attaques perfides d’une maffia de physiciens (Sokal, Bricmont & C°, pour ne pas les nommer), qui veulent nous empêcher d’utiliser leurs sciences, dites « dures », auxquelles, prétendent-ils, nous ne comprenons rien, pour résoudre les problèmes de nos sciences molles.
Or, précisément, ce n’est que grâce aux découvertes de la mécanique quantique et de l’astrophysique que je puis assurer être parvenue à résoudre le douloureux complexe de la Mère Michel. Qu’on juge !
Comme on le sait, depuis les observations de Freud, Jung et Lacan, le complexe de la Mère Michel se manifeste chez les amis et amies de la gent féline domestique, par l’inévitable et douloureuse question, répétée à longueur de journée : « Où est le chat (ou la chatte) ? », avec des variantes, telles que : « Où est donc passé le chat (ou la chatte) ? », voire : »Impossible de retrouver le chat (ou la chatte) ! » Etc.
                        Les séances sur le divan ne me permettaient pas de résoudre la question,  je dus, dépassant les méthodes ordinaires de la psychapataphysique, me déplacer chez mes patients, et surtout patientes, et constater qu’il ne s’agissait pas d’un fantasme ordinaire, mais que, moi-même, je devais admettre que les chats et chattes en question étaient en effet périodiquement inexplicablement introuvables, même en des lieux parfaitement clos, et en dépit de recherches minutieuses, voire en les endroits les plus incongrus, enfin que,  de façon tout aussi inexplicable, les chats et chattes cherché(e) réapparaissaient brusquement.
                        Etais-je moi-même atteinte du complexe ? Je commençais à en douter.
                        J’avais observé dans mon quartier un curieux individu (du nom de Miche L.) qui, dans la rue, parlait aux chats , et auquel je m’ouvris d’abord du problème. Il connaissait  le phénomène, mais l’explication qu’il m’en donna me parut aussi farfelue que lui-même. Selon lui, les chats étaient des Martiens qui se désintégraient et se réintégraient à volonté. Et il prétendait même qu’il avait étudié parfaitement leur langue, que nous nommons « miaulement », et que c’était incontestablement du pur Martien. A mon avis,  il avait lu trop de science-fiction. Mais je vous rapporte cet entretien, et le dédain que j’en ai eu, pour bien vous montrer que je suis une scientifique sérieuse.
                        Je songeais à aller consulter des confrères, puis, dans un moment de dépression, à abandonner la psychapataphysique lavcranienne qui, jusqu’alors, ne m’avait jamais laissé sans réponse à quelque cas que ce soit, fussent-ils les plus bizarroïdes, quand, grâce à mes lectures ardues de sciences physiques et astrophysiques, dans Paris Match et le Figaro-Madame, la voie de la solution m’apparut avec l’évidence de l’Eurêka d’Archimède.
                        Mes clients, et surtout, clientes, ne perdaient pas la boule (ni moi par la même occasion). la disparition subite mystérieuse des chats et chattes trouvait son explication grâce à la mécanique quantique. PAS PLUS QUE LES ELECTRONS, IL N’ETAIT POSSIBLE, QUANT ILS ETAIENT EN ACTIVITE MAXIMUM, DE SAVOIR OU LES CHATS SE TROUVAIENT.
                        L’expérience que j’imaginai m’en apporta la preuve. je me plaçais dans un grand laboratoire, pourvu d’obstacles divers, avec un chat ou une chatte, et je me mettais par téléphone portable (oh ! la merveilleuse invention !) en contact avec un ou une de mes patient(e)s, puis, je me mettais à courir  sus au chat (ou chatte) en hurlant. Ma patiente (ou mon patient), me demandait : « Où est le chat ? », et le temps de lui répondre, par exemple : « Il est sous la table », le chat n’y était plus, mais sur le haut d’une armoire. et avant de rapporter cette rectification, il était encore ailleurs.
                        Je vois immédiatement ici l’argument des scientistes positivistes : « Oui ! Mais vous voyiez toujours le chat ! » Ces gens là croient toujours pouvoir expliquer les choses avec de semblables grossièretés.
                        Bien sûr ! Il y a une différence d’échelle. Le chat, c’est scientifiquement bien établi, est beaucoup plus gros qu’un électron. Et, d’autre part, cette première expérience ne portait que sur un aspect du problème. Restaient, justement, les disparitions de chats (ou de chattes) hors de la vue humaine.
L’astrophysique m’apporta vite la solution, et celle-ci est d’une importance dont les conséquences sont loin d’avoir été perçues par ces physiciens et astrophysiciens qui nous considèrent avec tant de condescendance : LES CHATS (OU CHATTES) SONT CAPABLES DE PASSER DANS UNE CINQUIEME DIMENSION PAR DES TROUS NOIRS !)
                        Certes, les constats que j’ai effectués n’ont porté que sur des trous noirs de relativement petites dimensions, par où les chats (ou chattes) disparaissent ou réapparaissent. Et certes je n’ai encore pu élucider quelque chose sur la nature de cette Cinquième Dimension où les chats (ou chattes) s’en vont et d’où ils reviennent. Mais il faut bien laisser quelque chose à découvrir à ceux qui, sans cesse, nous cherchent, précisément, la petite bête (que ce soit chat, chatte, voire souris), mécontents qu’ils sont que nous les dépassions sur leur propre terrain.
                        L’important pour moi, quoi qu’ils puissent dire pour contester la valeur de ma découverte, dont les expériences sont aisément renouvelables (ce qui est la preuve de leur valeur scientifique), et que j’exposerai d’ailleurs bientôt dans un ouvrage de 600 pages, préfacé par mon ami Deuxbraient (Hi-an Hi-an éd.), c’est que je puis maintenant guérir mes patients, et surtout patientes, de leur historique complexe, les tirant des affres de la terreur de quelque Père Lustucru, soupçonné d’avoir pu manger en gibelotte leur chat (ou chatte) disparu(e).

                        Isabelle S. Lacane, psychapataphysicienne.
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juillet 2002 –

                        Il y a des choses plus sérieuses que ces bêtises. L’autre jour, alors que je somnolais  en fin de sieste, confortablement roulée en boule, j’ai saisi une conversation entre mon père et ma mère, où revenait sans cesse le mot chat. J’ai donc prêté l’oreille. J’ai entendu aussi le mot Egypte, et j’ai bien vu, en entrouvrant à demi les yeux qu’il s’agissait d’un vieux bouquin dont, en douce, après m’être étirée paresseusement, comme quelqu’un qui ne fait pas attention à ce que disent les humains, je suis allée flairer ledit  volume, et la nuit, je l’ai retrouvé, laissé ouvert à la page qui m’intéressait. Et j’ai compris pourquoi ils ne m’en avaient pas parlé. Ce livre là a été écrit  il y a deux mille ans (ça en fait des générations de chats !), par un certain Diodore de Sicile, et c’est traduit en notre langue par un certain abbé Terrasson, qui était de l’Académie des Sciences sous ce Louis XVI dont mon père dit que ses ancêtres ont coupé la tête. Et le Diodore, il écrit ceci :
« les Egyptiens respectent jusqu’à l’adoration plusieurs animaux, non seulement pendant leur vie, mais encore après leur mort ; comme les Chats… » [les autres sont sans intérêt]. «  Pour les Chats… on pétrit du pain dans du lait et on leur donne avec quelques morceaux de poisson du Nil [ça explique mon goût prononcé pour le poisson et pour les « petits suisses »], en les attirant par cette espèce de sifflement dont on se sert pour flatter les animaux… »  [Il ferait beau voir qu’on me siffle ! C’est bon pour les chiens. Je ne vois pas ce qu’il y a là de flatteur ! Moi, c’est ma mère qui m’appelle doucement : Cléo ! Cléo ! sous-entendu, selon l’heure : le petit déjeuner, ou le déjeuner, ou le dîner est servi.] « Non seulement ces officiers ne se font pas une peine et une honte de ce ministère ; mais ils s’en glorifient, comme s’ils étaient employés aux plus saintes cérémonies de la religion. [Et, pourquoi serait-ce honteux de nous servir. Mes parents en sont bien fiers, eux, d’être à mon service et à celui de Judith et de la Lola ! Qu’est-ce qu’il se croit ce Diodore. mais continuons :] Ils ne paraissent jamais dans les villes ou à la campagne qu’avec des marques particulières qui les distinguent et qui indiquent même de quels animaux ils sont gardiens. [Animal toi-même ! Et comme si on avait besoin de gardiens. Il m’énerve vraiment ce Diodore !] D’aussi loin qu’on les aperçoit, tout le monde se prosterne devant eux. [En revanche, je les trouve très bien ces Egyptiens… des gens vraiment estimables.] Quand il est mort quelqu’un de ces animaux, ils l’enveloppent dans un linceul en pleurant et en se frappant la poitrine, ( Là, je suis sûre que ma mère pleurera aussi et se frappera la poitrine !] …et ils le portent à ceux qui ont le soin de les saler [ !!!] ; ils les embaument ensuite avec de l’huile de cèdre et d’autres parfums les plus odoriférents et les plus propres à conserver longtemps les corps, et ils les déposent ensuite dans des coffres sacrés. [J’exigerai de mon père que mon corps soit ainsi traité. je mérite bien çà.]  Si quelqu’un tue exprès quelqu’un de ces animaux, il lui en coûte la vie. (Bien fait !] Mais il y a une distinction pour les chats… c’est qu’un homme qui en aurait tué un, soit exprès, soit par mégarde, est saisi par le peuple qui se jette sur lui, et lui fait souffrir toute sorte de maux… (comme, je suppose, lui tirer la queue, ou lui faire faire des piqûres par la vétérinaire ?]…et le massacre ordinairement sans aucune forme de procès. [Bravo !] Ainsi ceux qui  rencontrent  un de ces animaux sans vie se mettent à se lamenter de toute leur force, en protestant qu’ils l’ont trouvé mort. [Les braves gens !] Cette superstition est tellement enracinée dans l’âme de ces peuples [Et ta sœur, elle est pas superstitieuse ?] et leur vénération pour ces animaux est si forte, qu’au temps que le roi Ptolémée aspirait à se faire ami et allié du peuple romain, et que les Egyptiens avaient toutes sortes d’égards pour ceux qui venaient d’Italie, afin d’éloigner tout prétexte de mécontentement et de guerre de la part de la République qu’ils appréhendaient, un Romain qui avait tué un chat fut assommé par le peuple qui se jeta dans sa maison, sans pouvoir être arrêté, ni par l’intérêt de l’Etat, ni par les remontrances des officiers du roi, ni par les protestations que faisait le Romain même de n’avoir tué le chat que par mégarde. [Tu voudrais que je crois ça, moi ?] Je n’allègue point ce fait sur le rapport d’autrui. J’en ai été témoin moi-même dans mon séjour en Egypte. [Au fond, je crois qu’il n’approuve pas le bon peuple égyptien, le Diodore.] Si cela paraît fabuleux et incroyable, on sera bien plus surpris qu’apprendre qu’en une famine dont l’Egypte fut affligée, les hommes en vinrent jusqu’à se manger les uns les autres, sans que personne n’ait été accusé d’avoir touché aux animaux sacrés. » [Ca, tu auras du mal à me le faire croire, même deux mille ans après !]
            Il m’a fallu tourner plusieurs pages pour trouver l’explication qu’il donne de cet amour des Egyptiens pour les chats. Et j’ai enfin trouvé ceci : « Le chat, en ce pays-là, écarte les aspics et quelques autres serpents dont les morsures sont venimeuses. » Alors, là, il se trompe sacrément le Diodore ! Car je sais de notre ancestrale tradition orale chatonnesque   que c’est parce que nous avions la bonté de leur rendre le service de protéger leurs greniers en bouffant tous les rats et toutes les souris que les Egyptiens avaient pour nous une reconnaissance qui devint de l’adoration. Du coup, j’ai laissé tomber ce vieux bouquin.