CLEO  LEQUENNE

chatte d'appartement

Mon journal

  

  EDITIONS HUMANO-FELINES


 

AVERTISSEMENT POUR L'EDITEUR

 

 

                   Quand mon père humain adoptif présenta le manuscrit de mon présent Journal à mon présumé éditeur, celui-ci, notoirement ignare comme il y en a trop, prétendit que ce ne pouvait être l'œuvre d'un chat, attendu (disait-il) que les chats ne sauraient écrire, puisqu'ils n'ont pas de doigts mais des griffes. Mon père (humain adoptif, que je n'appellerai plus désormais que mon père), lui fit judicieusement remarquer que ma mère (humaine adoptive, idem) lui reprochait souvent d'avoir une écriture de chat, ce qui prouve bien que je ne suis pas le premier à avoir laissé une trace dans les lettres.

                   Mais je dois avouer qu'il est vrai que nous autres chats avons quelque peine à tenir un stylo. Quand j'ai commencé à en faire l'expérience, je me suis aperçu qu'ils roulaient aussitôt d'assez agréable façon, ce qui me détourna un moment des essais littéraires pour en jouer, en les projetant par terre, en variante avec d'autres divers objets, tels que fausses souris en peluches, boules de papier chiffonné et billes plus ou moins magiques.

                   A vrai dire, je ne sais pas comment mes devanciers (dont je parle plus loin) s'y prenaient pour écrire, mais pour moi, la science (que mon présumé éditeur semble ignorer comme les œuvres félines antérieures) m'a donné une solution élégante avec l'ordinateur.

                   Je n'étais pas sans avoir observé avec attention, en penchant ma tête de droite à gauche et de gauche à droite, mon père tapant sur le clavier, et comme j'avais appris à lire, ainsi qu'on le saura bientôt, il ne me fut pas difficile, profitant des absences professionnelles de mes parents adoptifs,  de taper à mon tour ce que vous lirez bientôt et ce que vous lisez présentement.

                   Que mon présumé éditeur se mette bien ça dans la tête, et que l'on ne m'embête plus avec des doutes sur une capacité, somme toute bien mince par rapport aux trésors d'ingéniosité que les esprits humains sans préjugés sont obligés de nous reconnaître, à nous, chats, qui battons facilement tous les records en temps de réflexion, méditation et observations de tous ordres, et particulièrement philosophiques

 


 

 

JOURNAL

 

1er mai 1998 - Dans quinze jours environ, je vais avoir un an, et je profite de ce jour férié où mes parents humains défilent derrière des banderoles, pour commencer à réaliser le vieux projet (d'au moins six mois) que je nourrissais d'écrire mon journal.

                   Chatte d'appartement d'un couple d'intellectuels, toujours en train de lire et d'écrire quand ils ne regardent pas des films à la télé, j'ai acquis très vite une culture assez élevée. Si, dans mes premiers mois, je ne pouvais sauter jusque en haut de la bibliothèque où se trouvent les livres de philosophie, je n'en ai pas moins, dès le plus jeune âge, pu me plonger dans la meilleure littérature et dévorer les meilleurs auteurs. Mes parents ont ainsi reconnu très vite que j'étais une chatte extrêmement intelligente et ils ont favorisé mes penchants — surtout ma mère — en laissant leurs livres traîner dans tous les coins. Mais est-il nécessaire d'insister puisque je donne par ce journal la preuve de ce que j'avance.

                   Commençons donc comme les meilleurs mémorialistes !

                   Je suis née en Normandie, l'an dernier, d'une mère dont je n'ai qu'un souvenir vague mais attendri, et de père inconnu.

                   De mauvaises langues, sans doute racistes, disaient que c'était un vilain matou, étranger à la région. Je soupçonne, en fonction de mes études récentes et de mes brillantes qualités héréditaires, que ce chat était allemand, ce qui m'amène à supposer que je descends en droite ligne du chat Murr, la plus brillante gloire de la littérature féline, qu'E.T.A. Hoffmann s'est attribuée.  Mes parents (humains), eux, se sont cha(t)maillés quand ils ont pris connaissances de ma vocation littéraire. Ma mère, entichée comme elle est de romans japonais, penchait, en insistant sur le fait que mes yeux sont bridés, sur une ascendance dérivée du chat dont Soseki s'est attribué l'œuvre (voir Je suis un chat). Mon père, considérant la grande allure que j'avais quand je me dressais sur mes pattes de derrière pour regarder par la fenêtre, suggérait que je devais descendre du Chat botté. A mon avis, ces diverses opinions ne sont pas contradictoires. Car, déjà, le maître de chapelle Kreisler, alias Hoffmann, pensait que Murr descendait du Chat botté, et j'ajoute que celui-ci était sans doute protestant, chat camisard (dont l'Ogre, que par ruse il fit se transformer en souris, et qu’ainsi il mangea, était sans doute la représentation symbolique de Villars et de ses méchants dragons), qu'il fut ensuite emmené en Allemagne par les ancêtres de La Motte-Fouqué, lequel en aurait tout naturellement donné un descendant à son ami Hoffmann, dont le char Murr fut le compagnon. Quant aux rapports des Allemands avec les Japonais, on les connaît trop bien pour qu'il soit utile d'y insister.

                   Je n'épiloguerai pas sur ce point pour qu'on ne m'accuse pas de faire comme tant de mes prédécesseurs mémorialistes qui se sont attribué des ascendances illustres remontant aux Romains, voire aux Grecs, et bien que, comme l'on sait, nous autres chats sommes tous originaires de la grande Egypte pharaonique où nous avions une déesse, Bubastis, à laquelle ma mère assure que je ressemble comme deux gouttes d'eau quand je me tiens sur mon train arrière.

                   Passons à ce qui ne souffre pas de contestation. D'avance, j'en demande pardon à mes lecteurs si cela leur paraît ressembler à du Dickens, en pire.

                   Je fus arrachée à ma mère, en compagnie de mes chers frères et sœurs, avec la ruse coutumière à tous les trafiquants de chair féline, et ces esclavagistes nous emmenèrent dans la ville de Dieppe. Nous étions à peine sevrés. Nous eûmes la chance de tomber d'abord dans une maison où il y avait deux petites filles qui nous témoignèrent la plus vive amitié. (Je dois préciser ici qu’entre tous les humains, les petites filles sont en général celles qui sont les plus proches de nous, les chattes, et dont on peut attendre le plus d’affection.) Ce sont ces petites dieppoises qui m'ont baptisée Cléo. Entre tous mes frères et sœurs qui nous réconfortions l'un l'autre, dormant emmêlés pour nous réchauffer, dans une simple boîte de carton, comme des SDF, j'étais celle à qui notre mère manquait le plus. Je la cherchais partout et, à son défaut, je me rabattais sur mon jumeau gris cendré que je consolais en le léchant soigneusement. Enfermés dans une lingerie, nous commencions à nous habituer à cette nouvelle vie et faisions même un premier apprentissage d'escalade en grimpant jusqu’en haut d'un étendoir à linge, quand survint l'événement qui fut mon second grand choc affectif : les humains qui allaient devenir mes parents survinrent, me choisirent sur ma belle mine, m'emmenèrent sans façon dans une espèce de cage en plastique, et ne m'en délivrèrent que dans un appartement où je me trouvais dans la plus totale solitude chatonnesque, et n’y reconnus aucune odeur. Arraché à mon joli jumeau que je ne reverrai peut-être jamais, je me sentis au comble du malheur.

                   Il a eu bien raison celui qui a dit : "J'avais trois mois ! Que personne ne dise que c'est le plus bel âge d'une vie de chat." Il y avait un très grand lit, et je me cachais dessous, n'en sortant que poussée par la faim, et pour y revenir aussitôt après m'être hâtivement restaurée.

                   C'est là que j'entendis les premiers cha(t)maillements de mes parents : ma mère déplaçant sans cesse le lit pour m'attraper, mon père tentant de s'y opposer, en prétendant que cette violence n'était pas la bonne manière de m'apprivoiser.

                   Et ce n'était là que le moindre aspect de mes malheurs. De temps à autre, on me capturait pour me remettre dans la cage, et on me trimballait à l'autre bout de la ville chez une doctoresse pour chats et chiens (comme si nous appartenions à des espèces égales !) et que l'on appelle vulgairement vétérinaire (mot dont j'ignore l'étymologie). Là, on me tripatouillait, me piquait, et surtout on me faisait une horrible chose dont on enseigna la pratique à mes parents, lesquels me la firent subir des mois durant, et qui consistait à me fourrer un petit bâtonnet dans les oneilles (comme dit le Père Ubu, inventeur de ce supplice), sous prétexe de gale obstinée. J'aime mieux vous dire que je ne me laissais pas faire sans résistance et que, malgré le caractère pacifique qui m'est propre, ce fut un des cas où je sortais mes griffes.

                   Cette enfance difficile, dont je compte sur la psychanalyse pour me délivrer des complexes, se tempéra lentement du fait des caresses et douceurs dont m'accablait ma seconde mère. Comme, de mon côté, j'avais un gros besoin d'affection refoulé, et que son odeur était la meilleure que l'on puisse trouver à une humaine (à moins que ce ne soit une illusion subjective !), je m'efforçai d'oublier mes misères dans sa chaleur.

                   Mais j'anticipe, car avant il y eut encore le long voyage en cage dans le train, dont je me demandais vers quelle déportation il m'entraînait. Je miaulais, et on me répondait par des paroles que je ne comprenais pas, car je ne connaissais pas encore la langue humaine. Ma mère adoptive finit par me tenir la patte, ce qui me rassura un peu, mais à demi seulement. Enfin on arriva. C'était Paris. Il y eut encore le taxi. Cela allait-il finir ?

                   Enfin je pus bondir. Le destination était l'appartement où je vis encore présentement, et dont je pris connaissance soigneusement, flairant de haut en bas toutes les pièces, meubles et étoffes. Certains chats de gouttière diraient que ce n'est qu'une prison dorée, mais je dois considérer, objectivement, qu'en tant que domaine de chaton, c'est suffisamment vaste, qu'on peut s'y livrer à tous les exercices physiques nécessaires au bon développement musculaire, qu'on y est protégé de tous les périls inconnus si nombreux dans la nature, et qu'enfin on y trouve les moyens de se cultiver, que je n'aurais sûrement pas eus si j'étais restée une campagnarde au lieu de devenir une parisienne. Une lettre reçue de mes frères m'a permis de vérifier ces derniers points.

                   Petit à petit — et mis à part les séances de bâtonnets dans les oneilles — ma vie s'organisa et je devins adolescente.

                   Mais j'entends mes parents qui reviennent de leur manifestation. La suite à bientôt.

 


 2 mai 1998 - Voilà mes parents à nouveau partis, cette fois en visite  chez les parents de la petite Agathe, une jolie petite fille avec laquelle je suis photographiée, toutes deux en robes de soirée (mais je dois dire que je me suis contentée de poser sans avoir, malheureusement, eu le temps de nouer des relations serrées avec elle, vu qu’elle habite dans l’arrondissement voisin. Cependant, cela me vaut de figurer dans la galerie de son père, et sur le site de celui-ci : www.bleu.org). Donc, mes parents partis, je peux continuer tranquillement ce Journal.

                   J'en étais à mon arrivée à Paris. Je pris vite conscience qu'il me fallait trouver  un modus vivendi  (remarquez que j'ai appris aussi un peu de latin courant), avec les humains, puisque je devenais membre d'une famille humaine qui fréquentait plus d'humains que de chats. Ce fut une chose plus facile que je ne l'avais cru tout d'abord. Je les étudiais soigneusement et, puisque ce Journal est susceptible de tomber entre les pattes de jeunes félins, je veux leur enseigner les résultats de mon étude.

                   Les humains sont une singulière espèce que, dans une certaine mesure, je crois qu'il faut plaindre en dépit de leur grande taille qui leur donne de grands pouvoirs sur nous.

                   Tout d'abord, les humains n'ont pas de fourrure. Ces malheureux sont donc obligés de passer une partie de leur temps à se couvrir et découvrir, selon le plus ou moins de froid et de chaud. Bien que leur peau soit relativement douce, quoique sans commune mesure avec nos poils soyeux, elle devient grenue au froid et suante par grand soleil. Cette infirmité n'a pas d'inconvénient majeur pour nous. Et même, quand ils abandonnent certaines de leurs fourrures artificielles, on peut trouver avantage à s'y nicher.

                   Le pire défaut des humains est leur horrible système de miaulement qu'ils appellent prétentieusement langage. Ils mettent beaucoup de vanité dans la variété des tonalités de cette façon de s'exprimer, mais il faut reconnaître qu'ils s'en servent la plupart du temps, très abusivement, pour ne rien dire, et semble-t-il seulement pour faire du bruit, beaucoup de bruit, au point de vous rabattre les oreilles (et non rebattre, comme ils disent, car je suis bien placée pour savoir de quoi il s'agit),  surtout quand c’est pour vous dire des choses comme : "Non ! Cléo !" qu'ils hurlent à chaque fois que j'ai l'intention de faire quelque nouvelle chose intéressante ou de franchir les portes qu'ils m'interdisent (nous y reviendrons). Ils aiment tellement parler — comme ils disent — qu'ils ont inventé un appareil, espèce de boîte qu'ils appellent "t'es laid faune" — bien que ça ne ressemble en rien à un spécimen de la jolie espèce qui porte ce nom et dont j'ai vu des portraits dans les albums de peinture classique — et dans lequel  ils parlent comme s'il y avait quelque chose dans ladite boîte. Ce qui n'est pas, comme j'ai pu le vérifier de nombreuses fois en allant regarder dessous. Avec moi, mes parents s'acharnent à me tenir des discours prolongés, dans le dessein évident de m'amener à faire comme eux, mais auxquels discours il n'y a rien à répondre que par "oui" ou "non", ce qui n'exige pas de miaulement plus compliqué que ceux nécessaires à demander à manger ou à "Ouvrez-moi cette porte." Pour leur faire plaisir, j'ai ajouté à mon vocabulaire propre des "Bonjour" et quelques rouinements tendres. J'avoue qu'en plus j'ai aussi trouvé dans mon vocabulaire propre, un "Merde" bien senti dont ils ont immédiatement saisi le sens.

                   Cette espèce humaine n'est pas aussi intelligente qu'elle le prétend, et il n'est pas extrêmement difficile de la ruser, comme je pourrai en donner maint exemple. Leur peu d'intellect se manifeste de différentes façons. D'abord, dans le temps extraordinaire qu'il leur faut pour aller à la chasse à la nourriture. Ils y mettent le plus gros de leur temps. Il nous en faut beaucoup moins pour attraper des souris, ce dont je pourrais leur donner la preuve s'ils avaient eu l'idée d'aller habiter dans une maison où il y en a. Habile comme je suis à attraper les mouches, il n'y a pas de doute que j'en amènerais chaque soir assez pour nous nourrir tous les trois, et que j'aurais encore le plus grand loisir pour mes siestes, méditations, somnolences et observations diverses. Mais à l'inverse, non seulement ils passent le plus gros de leur temps à cette course à la bouffe, mais ce qu'ils ramènent est souvent immangeable, du moins pour une personne raffinée comme moi. Ils en sont réduits à se nourrir d'herbes diverses, comme de vulgaires lapins, de fruits comme les oiseaux, qui ne sont guère malins, eux non plus. C'est à se demander si ce n'est pas ce genre de nourriture qui les rend quelque peu stupides.

                   Autre preuve de leur bêtise. Quand ils pourraient s'occuper à ce qui est agréable dans la vie : jouer, ronronner couché en rond, faire de petits sommes, se faire chauffer au soleil, etc. Ils regardent cette Teslaid (je condense), dont le nom dit bien ce qu'il veut dire, car, la plupart du temps, ça parle comme eux pour ne rien dire, et en images si rapides qu'il n'y a rien à y comprendre. Je ne peux pas dire que je n'ai pas fait effort pour la regarder avec eux. Mais, sauf de rares fois où j'y ai vu quelques têtes sympathiques, comme si ç'avait été une lucarne, des rares chiens et chats (tel celui de Nestor Burma), je n'y ai trouvé d'intérêt qu'un jour où j'y ai vu des tigres.

                   Je dois ici m'arrêter au problème que cela m'a posé. J'ai lu que les humains descendaient du singe. Ce qui m'a ouvert des horizons sur la limite de leurs facultés mentales. Et j'ai compris que nous, chats, descendions des tigres, c'est-à-dire que nos ancêtres étaient à la fois plus gros et plus fort que les humains. Je ne sais pas pourquoi l'évolution nous a ainsi desservis. Mais, après tout, si nous devons les supporter, ce qui n'est pas tous les jours drôles, d'un autre côté ils nous servent, nous donnent à manger et, à condition de savoir se débrouiller avec eux, nous menons une vie assez douce, et sans doute plus facile que celle que mènent dans la jungle,  panthères, jaguars et autres cousins.

                   Mais voilà que je me sens prise d'un petit sommeil.

 

 


jeudi13 mai - Pas pu écrire mon journal depuis dix jours. Sacrée aventure.

que celle qui m'est arrivée. Une grave maladie : le mal d'amour ! En plus : "Aimer sans savoir qui", comme a dit un poète. Ça a été mon cas. Je miaulais, miaulais... Pauvre de moi !  Et de me tordre, d'implorer mes parents de venir à mon secours. Et ils faisaient de leur mieux, me caressaient les reins et me grattaient la tête. Mais je sentais bien, dans mon cœur de vierge, que ce n'étaient pas ces caresses que je désirais. Je rêvais d'un matou chevaleresque qui serais descendu d'une gouttière pour me demander mon cœur et ma patte contre son cœur et sa patte. Je l'appelais à grands cris. Mais il ne semble pas y en avoir dans ces immeubles de béton, sans compter qu'il n'y a nulle gouttière, ni accès au rez-de-chaussée utilisable par un chat. Le désespoir ! Et ça a duré je ne sais plus combien de jours. Je ne mesurais plus le temps. J'en perdais le boire et le manger. C'est dire que je ne pensais guère à écrire ce journal.

                   Et pendant tout ce temps, comme d'habitude, mes parents se chatmaillaient. Ma mère disait qu'il fallait me marier, mais pas avec n'importe quel matou ; qu'il n'était pas question qu'il y ait des mésalliances dans la famille ; qu'elle n'accepterait de m'unir qu'à un noble chat, persan ou au moins chartreux. Mon père, lui ne voulait pas entendre parler de mariage (C'est bien ça les pères ! ils voudraient garder leurs filles pour eux). Il disait : « Au couvent ! On en fera une grande mystique, genre sainte Thérèse d’Avila » Et, en définitive, ils se sont mis d'accord, et ont décidé de me faire opérer de la glande d'amour.

                   Ils avaient conspiré ça secrètement, et je ne me doutais de rien. Mais quand j'ai vu qu'on m'emmenait chez la doctoresse du coton dans les oneilles, j'ai vivement protesté. J'ai même essayé de mordre mon père quand on m'a fait la piqûre. Anesthésie générale. Je ne me souviens de rien, comme c'est normal. Mais me réveiller dans un endroit inconnu, avec un pansement qui me serrait le ventre. Je l'ai eu mauvaise. Et quand mes parents sont venus me chercher, ils ont eu droit à ma mauvaise humeur. Aussitôt à la maison et hors de la cage, j'ai couru me cacher sous le lit, au plus profond et au plus noir. Et j'ai boudé pendant au moins vingt-quatre heures, leur manifestant que je n'avais plus confiance en eux. J'en étais toute triste et dolente. J'ai même fait la grève de la faim. Manière de dire : en réalité, je n'avais pas faim, mais ma mère, croyait que je faisais la grève. Elle en était toute retournée, et je me disais en moi-même : " Ça t'apprendra à me jouer des tours pareils."

                   Bon ! Enfin, ça va mieux. D'autant qu'il s'est mis à faire très chaud, ce qui est agréable. Les fenêtres sont ouvertes et il entre des mouches. Mais je n'ai pas encore envie de courir après. Je me suis remise à manger. Mais, pour embêter ma mère, j'ai fait la fine bouche. Elle était heureuse comme tout de m'apporter du nanan : de la crème de sole, ou quelque chose comme ça. Et bien moi, je suis venu la flairer, et j'ai dit : "Non ! j'aime pas ça, c'est pas bon, na !" Ça l'a fait enrager, et j'étais bien contente.

 

 


Décembre - Que de temps passé. Tant d'aventures que je n'ai pas eu une minute pour écrire. Reprenons là où j'en étais restée :

                   J'espérais bien que mes misères étaient finies. Tranquille comme Baptiste dans le beau temps. J'avais repris mes jeux avec les humains dont j'observais qu'il sont assez facilement dressables. Ils comprenaient quand je leur rapportais les boules de papier qu'ils m'avaient lancées, qu'ils devaient recommencer, et parfois, je les feintais en driblant avec, avant de les ramener pour qu'ils puissent les relancer encore. Mais passons.

                   Un jour, j'observai de leur part de curieuses manigances. Ils avaient apporté de grandes boîtes qu'ils appelaient valises. Je m'amusais bien à y entrer. Mais ils se mirent à les remplir, puis, un matin, ils me coincèrent en traîtres et me firent entrer de force dans la sacrée cage. "M.... ! me dis-je, je suis encore bonne pour la féroce doctoresse. De quoi veulent-ils encore m'opérer." Dans un sens, ce fut pire. Je fus trimballée dans une de leurs autos puantes qu'ils appellent taxis, puis dans un endroit encore plus puant qu'ils appelaient gare, puis ce fut des heures interminables sur les genoux du père dans ce qu'ils appelaient un train. Ils me caressaient et m'expliquaient qu'on allait en vacances. Qu'est-ce que ça pouvait bien être. Après avoir miaulé tout mon saoul, j'ai essayé de prendre mon mal en patience et de dormir. Mais ça n'était guère facile. En plus, un sale gosse vint essayer de me faire des mamours. Non, mais ! Pour qui me prenait-il ? Et après ce satané train, ce n'était pas encore fini : un nouveau taxi. Je me demandais vraiment quand ça allait finir.

                   Au bout du compte, on est arrivé dans un nouvel appartement dont je me demande encore pourquoi on y était venu, vu qu'il était plus petit que le mien, à Paris, moins bien pourvu en lieux de repos douillets, et que là on ne me laissait sortir sur la terrasse que sous étroite surveillance maternelle, avec impossibilité de passer sur les autres terrasses que je pouvais voir mais dont on m'avait bouché tous les accès. Je dois à la vérité de dire que, sur ce sujet, mes parents se chatmaillaient. Mon père était pour la pleine liberté féline, ma mère contre, car elle a toujours peur qu'il m'arrive des accidents et des mauvaises rencontres avec des matous, des chiens ou des mangeurs de lapins (qui, paraît-il, se trompent — les imbéciles ! — et nous mettent à la casserole). Comme si je n'étais pas majeure, que je n'avais pas de griffes, et que je ne savais pas opérer des replis stratégiques en cas de pépin.

                   Tout ceci pour dire que leurs vacances, je m'en serais bien passé. La question qui se pose, c'est : pourquoi y vont-ils ? Il semble que ce soit une espèce de rite religieux dont nous autres, chats, ne sommes pas embarrassés. Je pense cela du fait que, chaque jour, ils se considéraient comme obligés de sortir en me laissant seule et qu'ils revenaient éreintés.

                   Enfin, nous sommes revenus dans les mêmes conditions infernales. Et j'étais bien heureuse de retrouver mes foyers, mes coussins, mon balcon et tout mon confort moderne.

                   Etait-ce fini ? Je me reposais des vacances et j'allais reprendre ce journal quand il arriva un nouvel événement considérable.

                   Un jour, ne voilà-t-il pas que mes parents partent avec la sacrée cage. Je me dis : "Bon débarras ! Et ne la ramenez pas !". Mais, pas du tout, dans l'après-midi, il la ramènent, et dedans, devinez quoi ? Je vous le donne en mille ! Un chaton d'une race étrangère, tigré, pas comme moi blanche à dessous des pattes rose, enfin, normale et jolie !

                   Je compris immédiatement que j'allais devoir partager mon territoire avec cette étrangère, et je manifestai immédiatement mon désaccord. Je crachai au nez de cette intruse. Oh, pas pour la tuer ! Je suis une féliniste ! Mais pour lui signifier d'avoir à déguerpir. Et la petite insolente, au lieu de s'excuser, elle me répondit en me crachant tout pareil, et même des pires injures que celles que je lui disais. Je n'en fus que plus exaspérée. D'autant que mes parents semblaient prendre son parti, m'enfermaient dans le living, la cajolaient, et tout. J'ai cru en devenir folle.

                   Vous vous demandez bien comment ça a fini. Et bien, vous me connaissez. Au fond, je suis bonne fille. D'autant que j'ai compris que c'était une petite orpheline comme moi. Et, le troisième jour, auprès une nuit qui m’avait porté conseil, je suis allé à la petite intruse, et je lui ai dit : "Bon ! faisons la paix. je t'adopte !" Et je lui ai léché le museau. J'aime mieux vous dire qu'elle était contente.

                   Et moi aussi, je suis contente ! Au fond, j'ai fait une bonne affaire. J'ai pris conscience que je m'ennuyais un peu, toutes ces longues journées où on me laissait seule. Avec la petite, on s'amuse. Judith elle s'appelle. Je lui fais son éducation. Et on joue. Entre chats (entrechats ! ha ha ha !) on s'entend mieux qu'avec les humains qui n'ont qu'une intelligence limitée, avec qui il faut je ne sais combien de miaulements pour qu'ils vous obéissent. Avec Judith, au premier appel, elle arrive. On joue beaucoup mieux qu'avec les petits papiers. J'ai complètement cessé de jouer avec les parents, et avec Judith on fait des parties formidables.

                   Tout n'a cependant pas été rose pendant ces mois. La pauvre petite Judith était de famille très populaire, pas aristochatte comme moi, et elle était pleine de puces et de maladies de misère qu'elle m'a repassées. Alors, à nouveau, ça a été les séances de doctoresse-vétérinaire via la cage, et que je te pique, que les parents nous fassent avaler de force un tas de cochonneries de pilules, nous mettent plein de poudre d'escampette pour puces. Un vrai calvaire !

                   C'est clair que je ne pouvais écrire pendant tout ce temps. Mais, enfin, nous voila guéries et en parfaite santé. Tout va donc bien et je peux reprendre mes activités littéraires, d'autant plus que j'ai maintenant charge d'âme et que je dois  apprendre tout ce que je sais à Judith.

 

 


1999 - L'éducation de Judith et nos malheurs communs m'ont totalement éloignée de mes activités littéraires. Mais pour le proche An 2000, tout va bien. La petite Judith est enfin guérie de tous ses maux. Et elle s'est même mise à grossir et devenir presque aussi grosse que moi. Elle aussi a eu le mal d'amour, en plus du reste, et est passé par la sacrée opération. Je m'entends bien avec elle, mais, au bout d'un moment, j'ai eu besoin de me livrer à des activités d'un ordre intellectuel plus élevé.  Il faut dire que ses jeux sont d'un ordre très prolétarien; courir après les fausses souris (que d'ailleurs elle finit toujours par flanquer dans des coins pas possibles où on ne les retrouve pas), la lutte à pattes plates, la course, etc. Du coup, j'ai abandonné le jeu des boulettes de papier rapportées et relancées parce qu'elle, la Judith, se contentait de les traiter comme les fausses souris. Alors, j'ai inventé un jeu très sophistiqué (Notons qu'il faut toujours, inventer soi-même, car les humains, il ne faut pas compter sur eux pour les inventions) : le jeu de la chasse aux lumières. J'avais remarqué que lorsque mon père, discourant, retirait ses lunettes et les agitait de façon désordonnée, et que la lumière était allumée, cela projetait des taches sur les murs ou le plancher. Ça m'a amusé de courir après. Quand ils ont compris  la chose, les parents, ils ont fait un effort pour faire courir la lumière afin que je montre mon adresse pour la rattraper. J'ai vu très vite que ça les amusait, et désormais, tous les soirs je leur fais comprendre que je suis disposée à les amuser avec ce jeu. Mais j'ai eu quelque mal à leur imposer des variantes, car je finis toujours par me lasser de faire la même chose.


Dimanche 2 décembre 2001 - Je reprends mon Journal en ce jour qui est celui du cent cinquantième du coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte, un vilain qui n’aimait pas les chats, et qui renversa la IIe République parce qu’il était question d’y rétablir le culte du Bubastis, à égalité avec celui de Jésus (du moins si j’en crois mon père humain qui est calé en Histoire de France et autres lieux). Mes lecteurs auront quelque raison de s’étonner du long temps - deux ans - écoulé depuis mes dernières réflexions. Ce trou a plusieurs raisons. D’abord, j’ai été très prise par l’éducation de ma sœur-fille Judith. Nous sommes devenues si tendrement liées (comme on peut le voir par l’ illustration ci-dessus), que j’ai décidé de lui consacrer le plus clair de mon temps. Et je vous de prie de croire qu’il y avait du boulot pour tout lui apprendre, car elle était très ignorante. Comme je vous l’ai déjà dit en son temps, elle est d’origine péquenaude, et avait plus fréquenté les puces que les humains. Sous ma direction, elle s'est vite rattrapée. Elle a même fini par prendre goût à la culture, et, tous les jours, sous prétexte de sieste, elle s’installe tout en haut de la bibliothèque, là où il a les oeuvres de Platon (qui sont là parce que les humains ne les lisent jamais, s’ils les ont lu quelquefois, ce dont je doute). Elle, elle y passe des heures, et je crois que c’est de là qu’elle a acquis une sagesse très attique, car il faut avouer qu’elle est devenue une personne d’une douceur et d’un esprit pacifique tout à fait remarquables. Jamais elle ne sort ses griffes (sauf, bien entendu, pour se les faire sur le griffoir, les fauteuils et le papier peint).Malgré son savoir acquis, elle a admis que j’étais la chatte naturellement dominante, vu la noblesse qui transparaît dans toute ma personne et tous mes comportements, et je l’en ai récompensée en lui léchant le museau à chaque fois qu’elle est venue me rendre hommage. Pour entretenir ces excellentes relations, je lui ai consacré une grande part de mon temps, d’où ma négligence à écrire ce Journal.
Une autre cause de mon silence est la répétition des gestes de la vie quotidienne pour des chats d’appartement, dont le cours n’est guère interrompu que par des visites irrégulières d’hommes et de femmes, plus ou moins sympathiques et bruyants, dont je suis en usage d’aller me garer sous les lits, le temps de les jauger, flairer et ainsi estimer selon l’expérience que j’ai de leurs pareils. Judith, elle, était sans méfiance et se laissait caresser par n’importe qui. Il a fallu que je la mette en garde, lui expliquant que, sans parler des voleurs de chats, qui agissent plutôt à l’extérieur, il y a ceux qui vous marchent sur la queue (sans le faire exprès, qu’ils disent), ceux qui sentent le chien ou autres parfums nauséabonds, ceux qui sont capables de s’asseoir sur vous sans s’en apercevoir. Et, surtout, qu’il y a les enfants qui vous attrapent n’importe comment et adorent vous tirer la queue. Il m’a fallu du temps pour lui faire comprendre tout cela et qu’elle devienne aussi prudente que moi.
En revanche, la tranquillité de la vie en appartement est très favorable à la méditation et à l’étude des humains, et si je n’ai pas encore donné forme écrite à mes résultats en ces domaines - mais ça viendra -, cela m’a aussi pris beaucoup de temps. Enfin, il y a eu une cause pratique : ma mère s’est mise aussi à l’ordinateur, et entre elle et mon père, comment vouliez vous que je réussisse à y écrire. Mais tout va changer, car j’ai revendiqué d’avoir droit à ma place. Et surtout, surtout, parce que, maintenant, ils ont un site sur ordinateur, les parents, et que je ronronne d’avance de plaisir d’y voir ma prose se promener sur le web, atteindre peut-être tous les chats de Paris... Que dis-je, de toutes la France et territoires miaulant en francophonie. Rêvons même que d’autres chats, cultivés comme moi, vont peut-être m’envoyer aussi le récit de leurs aventures, de leurs réflexions, de leurs études scientifiques d’anthropologie. C’est d’une immense encyclopédie féline que je me mets à délirer. Je me regarde dans la glace : Vous ne trouvez-pas que je ressemble beaucoup au chat de Diderot ?
 
Et puis... et puis, il y a eu l’arrivée de la nouvelle. Et cela perturbe ma vie et mon équilibre existentiel. On était bien tranquilles, toutes les deux, Judith et moi. Pourquoi une troisième. Ca, c’est au dévorant instinct maternel de ma mère que c’est dû ! A la rigueur, si elle nous avait amené un chaton que nous aurions pu poupiner ! Mais non ! Une jeunesse de un an ! Et quelle jeunesse ! Tout à fait la nouvelle génération ! Dévergondée, insolente, sans respect pour les aînés. Elle s’est établie comme si elle était chez elle. Du premier coup : hop ! Elle s’installe dans mon panier. Là, Judith a été à la hauteur  :  elle qui n’ose jamais y aller dans mon panier (même que quand ma mère l’y mettait, par provocation, elle sautait dehors en une seconde), et bien, illico, elle est allé près du panier, et elle lui a craché à la nouvelle - Lola qu’elle s’appelle - que c’était pas son panier, mais celui de la princesse Cléo. tel quel ! Et toutes mes places, elle me prenait, la Lola, même celle, sous la lampe du petit meuble de la cuisine, où je suis en usage de surveiller le dîner des parents tout en me chauffant sous l’abat-jour, bien collée à l’arrondi du socle de terre, juste à ma taille.. Ce qu’il m ‘a fallu cracher contre cette usurpatrice ! Visiblement, elle se croit tous les droits sous prétexte qu’elle a été élevée dans un manoir, à Verderonne, chez Caroline Corre, au milieu des artistes : c’est à coup sûr de là qu’elle tient ses prétentions.
Le plus délicat, c’était de savoir qui garderait le privilège de coucher dans le lit de la mère. J’ai pris une mesure extrême : dès que ma mère s’endormait, j’allais me coucher sur son dos (car il faut vous confier qu’elle dort sur le ventre - ne racontez ce détail intime à personne, je vous fais confiance). L’ennui, c’est que je suis devenue lourde, et que ma mère a trouvé excessif le poids du grand âge de mes presque cinq ans, et a préféré nous faire un coquet berceau  avec duvet moelleux, qu’elle a qualifié de « piège à chat »  Comme si on pouvait me prendre au piège ! Je n’ai marché dans le truc que parce que le « berceau » était des plus confortables et que je voyais bien qu’elle voulait me donner une compensation pour le dérangement que me causait l’intruse. L’affaire du privilège de son lit reste donc en suspens.
J’étais très décidée à la résistance la plus ferme. Mais - nouveau drame - j’ai été trahie par Judith. Cela est arrivé à cause de sa faiblesse de caractère. Au bout d’un moment elle a pactisé avec l’intruse. Elles se sont fait museau-museau. Il faut dire que cette Lola est une tigrée comme Judith, et que, même, de dos on peut les confondre. Je l’ai un peu grondée, ma Judith. Et puis, j’ai pardonné. Et à la Lola j’essaie de lui montrer les limites à ne pas dépasser. Je vous tiendrai au courant des suites  de cet événement de politique intérieure.